Leçon principale

Anna Maria Carlevaris
Traduction: Suzanne Aubin

 

« C’est une bonne chose que vous n’admiriez pas les travaux de votre maître. Vous serez moins tenté de l’imiter. » – Mary Cassatt (traduction)


Il fut un temps où les jeunes artistes étudiaient les œuvres originales plutôt que leurs reproductions et apprenaient la technique en observant les artistes au travail. De nos jours, l’apprentissage a lieu dans une classe plutôt que dans l’atelier d’un maître; néanmoins, les élèves ont besoin d’artistes chevronnés pour guider leur développement et les éduquer au sujet de leur héritage artistique. Un jour viendra où l’artiste naissant, comme ses prédécesseurs, imitera son professeur d’une certaine manière et jusqu’à un certain point. Cependant, si l’élève apprend à ressembler à son professeur, s’il est sage, il le fera jusqu’à ce qu’il puisse se servir de ces techniques pour ne plus lui ressembler. Comme le veut la maxime, les artistes doivent se créer eux-mêmes. Lorsque le philosophe Kiergegaard a écrit « Celui qui veut travailler donne naissance à son propre père », il voulait dire que ni l’histoire ni les héros ne favorisent le développement de nouvelles idées : le processus créatif lui-même en est la source.

Le jeune artiste n’est pas le seul à lutter contre la ressemblance (ou la différence) par rapport à nos modèles. L’artiste mature doit, lui aussi, briser le carcan du passé artistique, bloquer la cacophonie du présent et couper le cordon ombilical de l’influence artistique qui l’a alimenté jusqu’à présent. S’il est inspiré par les chefs d’œuvre, il doit faire attention de ne pas se permettre de s’y perdre. L’angoisse de l’influence, comme l’appelle le théoricien littéraire Harold Bloom, jette une ombre obsédante sur l’horizon personnel de l’artiste. Pour contrebalancer cette tendance en cours de création, l’artiste doit faire preuve de courage pour se distinguer - seul. À ce moment, le temps n’existe plus et le monde est anéanti. Comme Sisyphe, l’artiste combat le cours naturel des choses.

S’il faut être seul et à l’écart pour créer (cette denrée précieuse communément appelée « travail en atelier »), qu’en est-il alors de la situation difficile à laquelle est confrontée cette créature hybride qu’est l’artiste-

 



professeur? Le professeur exprime clairement, au moyen de démonstrations et d’analyses, ce que son « moi » artistique sait intuitivement. Toutefois, le professeur ne peut parler que de l’art, jamais à partir de l’art, c’est-à-dire jamais depuis le cœur du moment de création; ce dernier appartient à l’artiste. Lorsque le professeur prend la parole, l’artiste se tait, comme des jumeaux conjoints qui expriment ou renoncent au désir à tour de rôle afin que chacun puisse être lui-même. Lorsque le professeur enseigne, l’artiste repose d’un sommeil quasi existentiel, anticipant l’art à venir. Le repos est trouble, par contre; même endormi, l’artiste prépare secrètement des intrigues nées de l’imagination, des complots qui, finalement, généreront l’art en soi. Forgé dans l’acier inoxydable ou la peinture acrylique, les pixels ou le graphite, l’art est la substance fondamentale sur laquelle repose, en fin de compte, l’autorité du professeur et lui permet de dire en classe ce qu’il fait dans l’atelier. En termes simples, les professeurs d’art doivent créer de l’art. Fait étonnant, aussi simple et importante que soit cette notion, elle est souvent négligée. Autre certitude : l’art doit être vu. Peu importe leurs réalisations et leurs envies, au moment opportun, les artistes doivent montrer leur travail. L’espace solitaire et égoïste de l’atelier doit céder la place à l’exposition, aux jugements et aux comparaisons, mérités ou non, émis par les publics de toutes sortes.

L’exposition actuelle nous permet de constater les résultats des manœuvres créatrices des artistes qui s’avèrent également des professeurs. Elle donne un aperçu privilégié d’une vaste gamme d’approches et de thèmes abordés dans des œuvres qui offrent une précision visuelle, une confiance sur le plan technique et une subtilité de la pensée. Nous avons cumulé ici une diversité qui révèle les textures intrinsèques d’une communauté réunie pour l’occasion. Les différences nuancées témoignent ni plus ni moins de la nature illimitée et inclusive de l’art. La fugue conceptuelle, le soliloque existentiel et la critique acerbe sont évidents, tout comme les écarts de ravissement, de charme et de jeu naturel. L’artiste qui crée de l’art; l’art qui crée l’artiste – l’élément essentiel, et la leçon principale, dévoilés au grand jour.


Avant-propos | Leçon principale | Primary Lesson | Remerciements | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22

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